"Sancho s’enfonça au bord du ruisseau paisible, où quelques arbres et des rochers donnaient une ombre douce et fraîche. On était au mois d’août, vers les trois heures de l’après-midi, au moment où, dans ces régions, la chaleur est très forte ; le site n’en était que plus agréable et conviait nos deux compères à y attendre le retour de Sancho - ce qu’ils firent.
Mais tandis qu'ils se reposaient à l'ombre, ils entendirent une voix qui, sans s'aider d'aucun instrument, chantait une tendre et douce mélodie. Ils furent tout étonnés d'entendre quelqu'un chanter aussi bien dans un pareil endroit. On prétend que, dans les champs et les forêts, on rencontre des bergers avec des voix admirables, mais cela se passe dans l'imagination des poètes et c'est loin d'être vrai. Leur surprise fut à son comble lorsqu'ils s'aperçurent que cette chanson n'était pas un couplet paysan, mais une composition des plus raffinées. En voici les paroles:
Qui donc porte atteinte à mes biens ?
Le dédain
Qui torture ma fantaisie ?
La jalousie
Met à l'épreuve ma patience ?
Ton absence
Ainsi donc, où est l'espérance ?
Il n'est de remède à mes maux
car me mène droit au tombeau
dédain, jalousie et absence
Qui veut attenter à mes jours ?
Mes amours
Qui me rend la gloire importune ?
La fortune
Me tend le calice de fiel ?
Notre ciel
Ainsi donc, pour moi point de miel
mais des douleurs l'amère écorce
puisque contre ma vie s'efforcent
l'amour, la fortune et le ciel
Qui peut améliorer mon sort ?
C'est la mort
En amour, qui donne la chance ?
L'inconstance
Et les Malheurs, qui les pallie ?
La folie
Ainsi donc, rien ne me guérit
de cet amour qui me possède
car de lui sont les seuls remèdes
Inconstance, mort et folie
L'heure, la saison, la solitude, la voix et le talent de celui qui chantait, tout cela surprit et émut grandement nos deux amis; Ils restèrent immobiles, dans l'espoir d'entendre encore quelque chose."
Page 259 de L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche.
Tome I (1605)
Miguel de Cervantes. (Traduction d'Aline Schulman.)
